Si tu peux en un soir ruiner tous tes amis
Et sans dire un seul mot les regarder gémir,
Ou leur donner un coup en plein dans les parties
Sans un regret les voir souffrir,
Si tu peux être amant et courir alentour,
Si tu peux encore tes parents tous les vendre,
Te sentant haï, tourner comme un vautour
Cherchant la corde pour les pendre,
Si tu peux incendier ton maître et tes idoles
Les traîner dans la boue et cracher dans leur dos,
Et faire des risettes avec ta bouche molle
En hurlant avec tous les sots,
Si tu peux insinuer mais sans en avoir l’air,
A un autre faire toujours porter sa croix,
Si tu fais sur le dos d’un ami des affaires
En le trompant au coin d’un bois,
Si tu sais calomnier, diffamer et paraître
En étant toujours faux et septique et truqueur
Rêver, mais en laissant tes immondices n’être
Que le reflet de ta rancœur,
Si tu peux être fier de toi, de ton image,
Si tu sais être lâche et souvent impudent,
Si tu sais dire non et clos toutes les cages,
Trouvant ça normal, évident,
Et si sur des ruines tu peux faire la fête,
Concevoir mille offenses et mille et un affronts,
Et malgré tout cela lever toujours la tête
Quand les autres la baisseront,
Alors la Loi, l’odieux, la souffrance et l’Histoire
Seront à tout jamais tes fidèles amis
Et ce qui vaut bien moins que tout, tu peux me croire,
Tu es un être humain, tant pis.
{D’après « Si » de Rudyard Kipling (Traduit par A.Maurois)}